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Le blog/Civilisation

Apprendre l'arabe, c'est entrer dans une civilisation

Al-Khwarizmi a donné son nom à l'algorithme. Ibn Rushd a transmis Aristote à l'Europe médiévale. Al-Mutanabbī est cité en proverbe quatorze siècles plus tard. Comprendre l'arabe, c'est accéder à cette mémoire vivante.

MA

Marcus Détrez

JADHR

9 min de lecture

Il existe un paradoxe dans la façon dont l'arabe est enseigné en Occident. On consacre des heures à la grammaire, à la conjugaison, aux déclinaisons. On apprend à dire bonjour, à se présenter, à commander un café. Mais on parle rarement de ce qui rend l'arabe véritablement extraordinaire : c'est la langue dans laquelle la civilisation humaine a stocké une part décisive de son savoir pendant cinq siècles.

Le siècle oublié de la science mondiale

Entre le VIIIe et le XIIIe siècle, pendant que l'Europe sortait laborieusement du haut Moyen Âge, le monde islamique — de Bagdad à Cordoue — connaissait un âge d'or intellectuel sans précédent. Mathématiques, astronomie, médecine, philosophie, géographie, optique, chimie : tous ces savoirs étaient produits, accumulés, discutés et transmis en arabe.

Quelques chiffres qui remettent les choses en perspective :

Al-Khwarizmi (780-850), mathématicien de la Maison de la Sagesse de Bagdad, a inventé l'algèbre. Le mot vient directement du titre de son traité, al-Kitāb al-mukhtaṣar fī ḥisāb al-ǧabr wa-l-muqābala (كتاب المختصر في حساب الجبر والمقابلة). Et le mot « algorithme » ? C'est la latinisation de son propre nom : al-Ḫwārizmī.

Ibn Sīnā (980-1037), médecin et philosophe né à Boukhara, a rédigé Al-Qānūn fī l-Ṭibb (القانون في الطب, Canon de la médecine) — un traité en cinq volumes qui a été le manuel de référence des facultés de médecine européennes jusqu'au XVIIe siècle. En latin (Avicenna), il a formé des générations de médecins à Paris, Bologne et Montpellier.

Ibn Rushd (1126-1198), né à Cordoue, a commenté l'intégralité de l'œuvre d'Aristote. Ses commentaires, traduits en latin sous le nom d'Averroès, ont provoqué une révolution intellectuelle dans les universités médiévales et permis à Thomas d'Aquin de construire sa synthèse théologique.

Ces hommes ont écrit en arabe. Si vous lisez l'arabe, vous les lisez dans leur langue.

La mémoire vivante dans les mots

Ce qui rend l'arabe unique, c'est que cette histoire n'est pas seulement dans les livres d'histoire. Elle est dans les mots eux-mêmes.

Prenons quelques exemples :

Le mot عِلْمٌ (ʿilmun, savoir, science) de la racine ع-ل-م. Ce mot a donné ʿulamāʾ (العلماء), les savants de l'Islam — terme que vous retrouvez dans tous les débats contemporains sur l'autorité religieuse. Il a aussi produit ʿallama (علّم, enseigner), taʿlīm (تعليم, éducation), maʿlūm (معلوم, connu). Derrière chaque dérivé, c'est une philosophie du savoir qui se profile.

Le mot حَضَارَةٌ (ḥaḍāratun, civilisation) vient de la racine ح-ض-ر qui signifie être présent, sédentaire. Ibn Khaldoun, dans sa Muqaddima (المقدمة), oppose ḥaḍāra (la civilisation urbaine) à badāwa (البداوة, la vie nomade) dans une dialectique historique que les anthropologues et sociologues du XXe siècle ont redécouverte comme préfiguration de leurs propres théories.

Le Codex comme fil d'Ariane

C'est pour cette raison que JADHR a construit son Codex arabophone autour de 100 figures littéraires, scientifiques et philosophiques du monde arabe. Pas comme ornement culturel, mais comme infrastructure pédagogique.

Quand vous apprenez la racine ف-ل-س-ف (falsafa, philosophie — emprunt du grec philosophia), vous pouvez lire al-Fārābī (الفارابي) dans sa langue. Quand vous apprenez la racine ط-ب-ب (ṭibb, médecine), la trajectoire d'Ibn Sīnā de Boukhara à Ispahan prend un sens nouveau. Quand vous lisez un vers d'al-Mutanabbī (المتنبي) :

الخَيلُ والليلُ والبيداءُ تعرفُني — al-ḫaylu wa-l-laylu wa-l-baydāʾu taʿrifunī

« Le cheval, la nuit et le désert me connaissent »

…vous touchez à quelque chose que quatorze siècles de transmission n'ont pas effacé. Ce vers est encore cité par des arabophones qui ne lisent plus de poésie classique — il est passé dans la langue commune comme proverbe de détermination solitaire.

La langue de 400 millions de personnes contemporaines

L'histoire n'est pas la seule raison d'apprendre l'arabe. Le monde arabophone contemporain est une réalité vivante et dynamique : 400 millions de locuteurs, 22 pays, une diaspora massive sur tous les continents, une production culturelle cinématographique, musicale et littéraire en plein essor.

Naguib Maḥfūẓ (نجيب محفوظ), prix Nobel 1988, a décrit Le Caire du XXe siècle avec la même densité que Balzac a décrit Paris. Ses romans — al-Thulāṯiyya (الثلاثية, la Trilogie du Caire) en tête — sont des portails vers une modernité arabe que les traductions ne transmettent qu'imparfaitement.

Mahmoud Darwish (محمود درويش) a fait de la perte et de l'appartenance des thèmes universels dans une langue qui les portait depuis la muʿallaqa d'Imruʾ al-Qays au VIe siècle. Nawal El Saadawi (نوال السعداوي) a combattu en arabe pour ce qu'elle défendait en anglais devant les institutions internationales — et les deux combats ne se traduisent pas entièrement l'un dans l'autre.

Ce que les méthodes classiques ne disent pas

La plupart des méthodes d'arabe vous apprendront à compter, à vous orienter dans une ville, à conjuguer le verbe « aller ». Elles feront de vous un touriste fonctionnel.

JADHR est construit sur le pari que vous pouvez viser plus haut : lire un éditorial d'Asharq al-Awsat sans aide, comprendre une émission politique égyptienne, saisir pourquoi un verset coranique a été commenté différemment par al-Ṭabarī et par al-Rāzī, reconnaître une allusion à al-Mutanabbī dans un roman contemporain.

Ce n'est pas seulement une question de niveau de langue. C'est une question de perspective : apprendre l'arabe comme ce qu'il est — une clé vers une civilisation, pas une compétence touristique.

La racine ج-ذ-ر (j-ḏ-r) signifie racine : botanique, mathématique, linguistique. C'est délibéré.

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